Guinée: Apprendre aux policiers à respecter les droits de l'enfant – Interview de Laurent Sainsard
25 mai 2012 Justice juvénileGuinée
Les agents de police sont les premiers à entrer en contact avec les mineurs engagés dans une procédure judiciaire, qu’ils soient auteurs ou victimes. Pourtant le système de justice guinéen comporte de sérieuses lacunes dans la prise en compte des enfants et de leurs droits. Terre des hommes organise des formations de ces policiers aux droits de l’enfant pour assurer le développement d’une réelle justice pour mineurs.
Laurent Sainsard, expert-formateur français de policiers, se rendait pour la troisième fois en Guinée. La première fois il formait tous les chefs de commissariats. Aujourd’hui, il repart en laissant 14 policiers capables d’assurer eux-mêmes la formation de leurs collègues de la police guinéenne aux droits de l’enfant. Interview.
Quelles évolutions avez-vous observées depuis la dernière formation que vous aviez donnée aux policiers guinéens?
Les policiers qui ont suivi cette formation tentent de mettre en application ces connaissances spécifiques dans leur travail quotidien. Je ne me fais pas d’illusions, je sais que c’est loin d’être parfait mais je pense que les choses commencent à bouger, au moins dans les services d’investigation et même dans l’unité de maintien de l’ordre. Il y a encore des mentalités à faire évoluer notamment dans le respect des droits internationaux des enfants, mais il faut aussi tenir compte du contexte. Un inspecteur m’expliquait qu’il pouvait enfin faire les auditions qui demandent confidentialité, parce qu’une ONG lui avait mis à disposition une salle d’audition, alors qu’il travaille depuis des années dans une seule pièce avec ses 30 policiers.
Quelles difficultés rencontrent au quotidien les policiers pour appliquer les principes de la justice pour mineurs?
Les policiers sont avant tout confrontés à des problèmes matériels. Aucun des commissariats ou services spécialisés ne dispose de locaux adaptés à des mineurs, qu’ils soient victimes ou auteurs d’infractions. Comment, pour un policier, mettre en application les principes d’organisation d’une audition quand il n’y a aucun bureau de disponible? Comment appliquer les textes relatifs à la garde à vue des mineurs quand il n’y a qu’une seule geôle dans le commissariat dans laquelle on entasse tous les gardés à vue? Pourtant, une partie de ces problèmes matériels pourraient bien souvent être réglée avec un minimum de sens de l’organisation, ce qui fait souvent défaut en Guinée.
La corruption est aussi énormément présente. C’est un sujet qui est abordé ouvertement, même devant l’inspection générale de la police, ce qui reste inimaginable pour un policier français. Ma formation comprend un thème “déontologie/éthique policière”. Il est prévu normalement sur 30 minutes, nous y avons passé 1h30. De cet échange, j’ai pu identifier trois “types” de corruption:
- La corruption active ou passive: on demande ou on perçoit de l’argent ou un autre avantage. Un des stagiaires la justifie en disant que la Police ne le paye pas suffisamment et qu’il a besoin d’un complément de salaire pour faire vivre sa famille.
- La concussion: le policier reçoit une somme d’argent ou un avantage après que l’affaire ait été jugée, parce que l’une ou l’autre des parties impliquées dans l’affaire, le plus souvent la victime, estime que le policier a bien fait son travail. C’est une sorte de prime de “bons et loyaux services”.
- La hiérarchie peut aussi donner des instructions pour orienter une enquête au mieux des intérêts d’une des deux parties. Juridiquement, il s’agit de trafic d’influence. Un des stagiaires a évoqué le cas d’une jeune majeure, violée et frappée par un mineur. L’inspecteur a dû, sous instructions de son chef, modifier le dossier en enlevant la qualification de viol, et a demandé à la jeune fille de mentir, de dire qu’elle était consentante afin que le mineur ne soit poursuivi que pour les violences. L’inspecteur a essayé de défendre cette jeune fille auprès du Procureur, en vain.
Comment s’assurer que votre formation soit réellement suivie après votre départ?
Pendant ces formations, j’apprends à des personnes locales de référence à savoir mener elles-mêmes ce type d’apprentissage. 14 policiers sont maintenant formés à être à leur tour des formateurs sur la prise en compte de l’enfant. L’Office de Protection du Genre, de l’Enfance et des Mœurs a elle-même développé un programme de sensibilisation auprès des policiers du pays et démontre ainsi l’engagement de l’Etat. Mais ce qui compte le plus, c’est l’implication personnelle des stagiaires dans cette formation. Ils ont tous participé à élaborer le contenu de ce dernier cours: c’est devenu leur projet. Le Commissaire de Conakry, M. Bakary, est à la tête de cette initiative et a pour objectif de pérenniser un système qui pourra exister après son départ, notamment par le recrutement de policiers qui seront en mesure de prendre la relève. Il peut maintenant s’appuyer sur des formateurs qui me semblent motivés et désintéressés. Je veux croire qu’ils ont compris le message que je leur ai passé, à savoir qu’ils avaient à prendre en main leur propre destin et qu’ils en étaient capables.
Pour ce qui est d’être sûr que ces formations et conseils seront effectivement donnés et appliqués, Tdh évaluera les formateurs, pour s’assurer qu’ils passent le bon message, ainsi que les stagiaires dans leur travail quotidien. Tdh leur fournit aussi du matériel pour que les policiers puissent avoir les moyens de mettre nos conseils en pratique. Enfin, nous regarderons à moyen terme si les formations ont eu un impact sur le comportement au quotidien des policiers. On enverra aussi certainement des observateurs dans les services qui analyseront le fonctionnement du service, le comportement des policiers, et les conseilleront ou corrigeront si besoin.

