14.08.2019 - Actualité

«Nous avons le pouvoir de sauver des vies d’enfants», Martha Duque, héberge des familles de migrants vénézuéliens en Colombie

Dans les Andes, à 2300 mètres d’altitude, la maison blanche de Martha Duque se dresse sur la route empruntée par les migrants vénézuéliens entre la ville de Cúcuta, située juste après la frontière, et la ville de transit Bucaramanga. Ce qui était autrefois un coin tranquille dans une petite ville où il ne se passait pas grand-chose est aujourd’hui devenu une véritable fourmilière. A l’intérieur de la maison sont rassemblées de nombreuses personnes. A l’extérieur, des familles sont assises au bord de la route avec leurs bagages. Martha regarde les travailleurs sociaux de Tdh, leur sourit et leur dit en plaisantant: «Vous êtes bons – ou c’est moi qui suis charitable». Alors que le mercure atteint la limite des zéro degré la nuit, Martha héberge chez elle des centaines de femmes accompagnées de leurs enfants et distribue 500 repas par jour aux migrants qui passent devant chez elle.

Qu’est-ce qui vous a poussée à venir en aide aux migrants vénézuéliens?

De plus en plus de personnes arrivaient dans notre ville depuis le Venezuela. Il commençait à faire vraiment froid et je n’arrivais pas à croire que des femmes et des enfants, des familles entières et même des personnes handicapées dormaient dans la rue. J’ai sorti la voiture du garage et j’y ai mis des matelas. J’ai dit à mon mari: «La voiture ne va pas tomber malade, les gens oui.» Les familles arrivent sans rien, sans chaussures parfois. Les enfants souffrent de malnutrition. Certaines femmes enceintes doivent se rendre directement à l’hôpital pour accoucher après avoir marché des kilomètres. Nous les accompagnons jusqu’à ce qu’elles soient suffisamment en forme pour poursuivre leur voyage.

Les arrivées sont devenues de plus en plus nombreuses, alors j’ai mis à disposition l’étage inférieur de ma maison. J’ai sorti les meubles du salon, puis de la salle à manger pour y faire de la place pour les personnes qui n’avaient nulle part où dormir. J’ai donné la priorité aux femmes et aux enfants, et les hommes restaient à proximité de la maison. J’ai laissé la cuisine pour pouvoir préparer des repas pour eux. Cela a été difficile, mais je l’ai fait avec plaisir. Cela a permis à ces personnes de manger au moins un repas par jour. Le plus important n’est pas de garder des biens matériels, c’est d’aider son prochain, de subvenir à au moins un de leurs besoins, de voir un sourire sur leur visage fatigué. Les gens me demandent pourquoi je fais tout cela. Ils me disent: «C’est ta maison, ta vie, ton intimité!» Mais à quoi bon préserver mon intimité quand d’autres ont un tel besoin d’aide?

Quelles difficultés avez-vous rencontrées?

Le plus dur, c’est de gérer les voisins qui sont contrariés par le bruit, et les autorités qui disent que nous ne remplissons pas les conditions d’un centre d’hébergement. Je leur réponds que nous ne sommes pas un centre d’hébergement, mais un foyer de paix. L’humanité doit toujours passer avant la loi.

Y a-t-il une histoire qui vous a particulièrement touchée?

Je suis souvent triste en pensant à ce que ces personnes doivent endurer. Un jour, une famille est arrivée en bus avec un enfant malade. L’enfant a eu des convulsions et son état s’est rapidement dégradé à la station-service où ils s’étaient installés pour passer la nuit. Ils se sont rendus à l’hôpital, mais les médecins n’ont rien pu faire pour sauver l’enfant. Nous nous sommes occupés des parents – la mère avait à peine 17 ans –, et nous les avons aidés à se rendre là où ils cherchaient à aller. Je n’ai pas pu fermer l’œil cette nuit-là. J’ai réalisé que chacun d’entre nous pouvait se retrouver dans cette situation. Ici, presque tout le monde a des proches au Venezuela. J’y ai moi-même vécu quelque temps. Mes enfants y sont nés. Voir un pays qui possède autant de qualités sombrer à ce point me crève le cœur.

Comment collaborez-vous avec Tdh?

Tdh se rend dans les centres d’hébergement le long de la route migratoire pour identifier les besoins et tenter d'y répondre. Les ateliers tenus par l’organisation sont indispensables, car les migrants manquent d’informations. Les familles se font dévaliser à la frontière ou sur la route, et on les fait payer bien trop cher pour les transports. Tous ces problèmes viennent du fait que les migrants ne disposent pas des informations nécessaires: ils pensent qu’ils perdent tous leurs droits en traversant la frontière clandestinement. Tdh leur apprend à protéger leurs droits en tant qu’êtres humains et leur fournit différents biens, notamment des couches pour les bébés et de la nourriture. Cette aide est très importante, car les gens qui arrivent ici n’ont rien. A la frontière, beaucoup parlent d’aide humanitaire, ce qui engendre des attentes, mais quand elles arrivent ici, ces personnes découvrent qu’en réalité peu d’ONG sont présentes.

Qu’est-ce qui vous motive à continuer chaque jour?

Cette crise a complètement changé ma vie. Aider les migrants est devenu mon destin. Avant, je menais la vie normale d’une personne de mon âge. Aujourd’hui, j’ai retrouvé toute mon énergie. J’ai un principe, c’est qu’il faut partager avec ceux qui n’ont rien. Je me demande ce que je ferais à leur place. Qu’est-ce que je ressentirais si je prenais la route avec mes enfants ou si je devais partir et laisser derrière moi mes enfants, ma maison et ma vie entière? Ces personnes n’ont aucune chance de survivre si elles ne reçoivent pas de nourriture ou de médicaments. Ici, nous avons le pouvoir de sauver des vies d’enfants!

Lisez le reportage sur la crise des migrants vénézueliens en Colombie

Crédit photos: ©Tdh/Sebastian Delgado