26.03.2016 - Revue de presse

Les enfants travailleurs du Liban

Ahmad adore les voitures. «Un jour, je posséderai mon propre garage et je roulerai en Chevrolet», sourit-il. Cette phrase, tous les petits garçons auraient pu la prononcer si on leur avait demandé ce qu'ils souhaitaient faire plus tard. Mais pour Ahmad, elle sonne davantage comme un projet concret que comme un rêve d'enfant. C'est qu'à 12 ans, il en connaît déjà un rayon sur les cylindrées. Normal. Car tous les jours depuis près de trois ans, il enfile sa tenue de mécanicien et peint des carrosseries dans un garage de la ville de Saïda, au sud du Liban.

Sa mère Nadira préférerait le savoir à l'école en train d'étudier, comme tout enfant de cet âge devrait en avoir le droit. Et si leur pays, la Syrie, n'était pas déchiré par les conflits armés depuis cinq ans, c'est sûrement là où le jeune garçon passerait ses journées. Mais Ahmad, ses
parents, ses trois frères et soeurs et sa grand-mère ont dû fuir Alep pour se réfugier au Liban voisin. Et comme 70% du 1,069 million de Syriens ayant trouvé refuge dans ce petit pays du Moyen-Orient, ils vivent en dessous du seuil de pauvreté. Ahmad a donc renoncé à sa vie
d'enfant pour aider son père à subvenir aux besoins de la famille.

En ville comme à la campagne

Une lourde responsabilité qu'Ahmad n'est de loin pas le seul mineur à devoir assumer au pays du Cèdre. «Il n'existe pas de chiffres officiels, car le sujet est tabou. Mais sur le terrain, nous constatons que de plus en plus d'enfants réfugiés sont contraints de travailler. Ils sont aussi de plus en plus jeunes. Récemment, j'en ai rencontré un qui avait 4 ans», déplore Aurélie Péter-Contesse, cheffe de mission pour Terre des hommes (Tdh) au Liban. L'ONG, active au sud du pays, travaille à améliorer les conditions de vie des enfants victimes de la crise syrienne.

Deux facteurs expliquent la généralisation du travail des enfants. Premièrement, le Gouvernement du Liban (où un habitant sur quatre est un réfugié) a durci, l'an dernier, les conditions de renouvellement du permis de séjour des ressortissants syriens. Il faut entre  autres débourser 200 dollars (199 fr.) par année et par personne pour l'obtenir. Trop onéreux pour de nombreux réfugiés qui y renoncent et tombent ainsi dans la clandestinité. «N'ayant plus le droit de résider dans le pays et encore moins d'y travailler, les parents comptent désormais sur leurs enfants en tant que sources de revenu, car il y a moins de risques que ceux-ci se fassent arrêter dans la rue. En effet, jusqu'à 12 ans, les réfugiés n'ont pas besoin de permis de résidence», éclaire Aurélie Péter-Contesse.

Deuxièmement, un grand nombre de réfugiés vivant des allocations du Programme alimentaire mondial (PAM) - et qui, pour en bénéficier, se sont engagés à ne pas travailler - se sont vu retirer ou diminuer cette aide, faute de financement international. Dans ces cas aussi, les mineurs sont mis à contribution. A la campagne, beaucoup sont employés dans les cultures de bananes, d'oranges ou de tabac. En ville, ils vendent des roses, cirent les chaussures ou mendient. Les tâches sont harassantes, parfois dangereuses et souvent mal rémunérées. De plus, sans protection, les enfants sont exposés à divers abus.

«Il nous est impossible d'éliminer le travail des enfants, explique Aurélie Péter-Contesse. Mais nous agissons auprès des familles et des employeurs pour que la sécurité du mineur soit garantie sur son lieu de travail.» Tdh plaide par exemple pour l'usage d'outils et de vêtements adaptés et insiste pour qu'un adulte accompagne les enfants qui travaillent dans la rue. «Nous essayons aussi de les faire retourner à l'école. Au moins à temps partiel», ajoute la chargée de mission.

C'est la solution qu'ont finalement choisie  Ahmad et ses parents. Suivant les conseils de Rabi Ali, travailleur social à Tdh, le garçon travaille désormais au garage de 8 h à midi et étudie de 14 à 19h dans une école publique de Saïda ouverte aux réfugiés (voir ci-dessous). «Rabi m'a dit qu'il était important d'être bien  duqué pour avoir un jour un bon travail. Et avec un bon travail, je pourrai aider ma famille encore plus qu'au- jourd'hui», expose Ahmad.

Pour ce qui est des conditions de travail en revanche, rien à faire. Le patron du jeune garçon est resté sourd aux arguments sécuritaires de Rabi Ali. Ce dernier a donc procuré à Ahmad un masque de peintre, de bonnes chaussures et un pantalon pour qu'il ne se blesse pas. Le travailleur social a aussi convaincu ses parents de contrôler régulièrement si tout se passe bien à l'atelier. «Rabi est un peu comme mon  grand frère», confie Ahmad.

Un salaire indispensable

Boulot, école, devoirs, dodo. Dire que les journées d'Ahmad sont bien remplies est un euphémisme. «Je suis fatigué, oui. Mais j'arrive à suivre les cours sans m'endormir», assure-t-il fièrement. «Le dimanche, son unique jour  de repos, il s'endort quand même dès qu'il ouvre un livre. Sans compter qu'il ne lui reste que très peu de temps pour jouer», nuance sa mère qui l'observe du coin de l'oeil. Nadira n'aime décidément pas que son fils travaille. Mais pas le choix. Le salaire d'Ahmad (33 fr. par  semaine) et celui de son père, employé dans la métallurgie, suffisent tout juste à équilibrer les finances familiales. Et lorsque les mains du chef de famille le font trop souffrir pour manipuler le fer, le foyer vit du seul revenu d'Ahmad. Il devient alors difficile de payer le loyer du  minuscule deux pièces (cuisine et salon) dans lequel s'entassent les sept membres de la famille. Deux cents dollars tout de même pour une cage à lapin insalubre, sise dans un immeuble du centre-ville.

«Je n'aime pas cet endroit, nous n'avons pas d'intimité, confie Ahmad. A Alep, nous avions une grande maison et moi j'avais ma propre chambre.» Durant un court instant, alors qu'il évoque cette chambre où il avait l'habitude de jouer, le petit homme redevient un enfant.

Cet article a été réalisé lors d'un voyage de presse organisé par Terre des hommes.
CHRISTINE WUILLEMIN
 

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