29.06.2016 - Revue de presse

«Dans les favelas, la police est là pour nous éliminer»

«C’était un très gentil garçon, tout le monde l’aimait, ce n’était pas un criminel. Un policier lui a tiré dans le dos, sans aucune raison. Il n’avait que 19 ans.» Ana Paula Oliveira, mère de Jonatha, est venue témoigner hier à Genève, à l’invitation d’un panel d’ONG. Son fils a été abattu dans la favela de Manguinhos, au nord de Rio de Janeiro, par un membre des unités de police affectées à la «pacification» des favelas. Il n’y a jamais eu d’enquête, «comme d’habitude». Car elle est aussi venue, dit-elle, pour tous les autres: «Mon fils est mort il y a deux ans. Mais ces crimes se poursuivent et restent impunis. Pas une semaine ne passe sans qu’un policier ne tue un jeune. Le dernier, c’était dimanche, il n’avait que 17 ans.»

Exécutions extrajudiciaires

Initialement créées pour pacifier les favelas gangrenées par le trafic de drogue, ces forces de police sont régulièrement dénoncées pour leurs exactions. Or même si le lien est difficile à établir, les ONG observent une violence policière qui s’est intensifiée avec l’organisation de la Coupe du monde de football en 2014 et les JO de 2016. «A Rio, un homicide sur cinq est désormais commis par un policier, souligne Renata Neder, du bureau de Rio d’Amnesty International. En 2014, l’année de la Coupe du monde, la police a tué 580 personnes dans l’Etat de Rio, soit 40% de plus qu’en 2013», chiffre qui a encore augmenté à 645 homicides policiers en 2015. Des exécutions extrajudiciaires se sont pratiquées de manière systématique dans certaines favelas, ont documenté les ONG, tandis que des enfants de 5 ans, 10 ans ont été tués alors qu’ils jouaient simplement dans la rue.

«La pacification des favelas a été présentée comme un projet de sécurité publique. Mais la vérité, c’est que nous sommes considérés comme les ennemis de la société brésilienne, que l’on doit éliminer. Les JO approchent et nous savons par expérience que la violence à notre encontre va encore augmenter», dit encore Ana Paula Oliveira.

Il y a les morts violentes, et ceux que l’on fait partir à coups de bulldozers. Maria da Penha Macena est de ceux-là. Elle vivait depuis 23 ans à Vila Autódromo, une communauté tranquille où résidaient 600 personnes à l’ouest de la ville, non loin de la plage d’Ipanema, où il fut décidé de construire le Parc olympique. «Des gens ont été évacués sans même avoir été avertis. D’autres sont partis avec des promesses de compensation, sans avoir jamais rien reçu. Moi, j’ai continué à résister, mais cela voulait dire d’incessantes coupures d’eau, d’électricité et les menaces aussi. En 2015, un policier m’a agressée parce que je défendais une famille.»

70 000 évacués

Le phénomène de gentrification des villes qui accueillent de grands événements sportifs est bien connu mais il s’exprime de manière particulièrement violente à Rio, où les quartiers défavorisés sont sis sur des collines à la vue imprenable et où les intérêts privés sont très bien défendus au sein d’institutions corrompues. Tout comme avant la Coupe du monde de football de 2014, les aménagements pour les JO de Rio ont conduit à des évacuations massives. Terre des hommes estime ainsi à 70 000 le nombre de familles expulsées pour le «besoin» des Jeux, un besoin bien souvent tout relatif, surtout dévolu à la spéculation immobilière.

Mardi à Genève, c’est un message au CIO que les ONG et ces témoins sont venus apporter à quelques semaines des JO de Rio: les grandes organisations du sport mondial ne peuvent plus se laver les mains des violations des droits humains et continuer à faire croire aux gens que les grands événements sportifs leur laissent pour héritage «des infrastructures utiles à leur développement», souligne le journaliste brésilien Jamil Chade. «Comme pour la Coupe du monde, les JO vont dégager des gains records, mais sans du tout profiter aux Brésiliens: de la terre publique a été offerte, qui sera ensuite vendue pour des appartements luxueux, l’événement bénéficie d’une exemption d’impôts et une loi prévoit que les coûts seront épongés par l’Etat. C’est indécent dans un pays qui, de plus, est en faillite économique et politique.»

 

Crédit photo: © Tdh / Odile Meylan