15.07.2016 - Revue de presse

L’humanitaire vit à l’heure de l’innovation

Pierre Cormon

Innover: ce mot d’ordre, omniprésent dans les entreprises, a gagné les organisations humanitaires. Plusieurs d’entre elles ont créé des unités d’innovation, qui travaillent en collaboration avec l’économie privée. Le Global Humanitarian Lab, lancé en mai dernier avec le soutien des gouvernements suisse et australien et basé à Genève, vise à optimiser leur action en mettant certaines ressources en commun.
«De nombreuses organisations humanitaires innovent depuis toujours, pour répondre à une situation donnée», explique Olivier Delarue, fondateur de l’unité d’innovation de l’agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR), devenu récemment CEO du Global Humanitarian Lab. «Mais elles le faisaient de manière empirique et avec peu de moyens.»

BESOIN SUR LE TERRAIN

Le Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF) a été la première organisation à se doter d’une structure consacrée à l’innovation en 2007, suivie du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR), en 2012. De nombreuses autres organisations leur ont emboîté le pas ces dernières années ou sont sur le point de le faire: le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Terre des hommes, Handicap International, le Programme alimentaire mondial, notamment. C’est pour éviter une duplication des efforts qu’elles ont lancé le Global Humanitarian Lab. «Cette structure vise non seulement à développer des solutions d’intérêt commun, mais également à optimiser les occasions offertes par la quatrième révolution industrielle en terme de mobilité, d’accessibilité, de flexibilité et d’accès à internet et au cloud», explique Olivier Delarue.
Ces unités d’innovation s’occupent de questions très variées. Il peut s’agir de développer une station mobile permettant aux réfugiés de recharger leurs téléphones portables, de mettre à leur disposition des formations en ligne adaptées, de développer des kits d’innovation permettant de fabriquer des objets en série limitée et à bas coût sur le terrain, d’inculquer les principes de base du droit international humanitaire aux forces de l’ordre de manière ludique à l’aide des technologies de réalité augmentée, de développer un sac solide permettant de larguer des vivres par avion, de mettre au point des scanners des veines de la main permettant d’enregistrer et d’identifier rapidement des personnes, etc.
«Le processus vient toujours d’un besoin constaté sur le terrain», explique Corinne Gray, qui dirige l’unité d’innovation du HCR, où travaillent douze personnes. «Quand un collaborateur nous approche avec une idée, nous lui demandons quel est le défi qu’il essaie de relever. Si vous vous concentrez tout de suite sur une solution, vous ne réalisez peut-être pas qu’il y a d’autres moyens de relever le même défi.»

APPROCHER LES START-UP

«Les équipes de terrain prennent contact avec nous et expliquent ce qu’elles aimeraient faire», ajoute Tarun Sarwal, qui dirige l’unité d’innovation du CICR, où travaillent quatre personnes. «Nous cherchons ensuite les fonds et les partenaires pour mener le projet à bien.» Le CICR travaille ainsi avec l’EPFL (où est basé l’un de ses collaborateurs), ABB, Novartis, Swiss Re, Philips, l’Université de Genève, des spécialistes de différents domaines, etc. «Nos partenaires sont surtout de grandes entreprises, mais nous aimerions développer nos relations avec les start-up», précise Tarun Sarwal. Quant au HCR, il travaille beaucoup avec les fondations IKEA, UPS, Vodafone et Google. «On avait auparavant tendance à ne considérer les entreprises que comme des donateurs potentiels», remarque Olivier Delarue. «Nous avons maintenant acquis assez de maturité dans la gestion de l’innovation pour également utiliser leurs compétences, qui sont très utiles pour améliorer nos réponses aux urgences.»
Pour les organisations humanitaires, cette nouvelle approche est un changement substantiel. «Il existe des barrières significatives à l’innovation», estime Olivier Delarue. «Comme les budgets sont très serrés et qu’on a peu de ressources à disposition, on a tendance à ne pas prendre de risques. C’est pour cela qu’il faut des unités attachées à la tête de l’organisation et dotées d’un budget spécifique.»
Le financement de ce travail d’innovation constitue un point sensible. «Il faut démontrer l’utilité de mobiliser des fonds spécifiques pour l’innovation, qui permettront d’assister les bénéficiaires plus efficacement et à meilleur prix», explique Olivier Delarue. Certaines unités d’innovation se financent donc par leurs propres moyens plutôt que sur le budget ordinaire de l’organisation. Celle du CICR jouit du soutien de la fondation Lombard Odier, celle du HCR de celui de la IKEA Foundation et l’UNICEF a créé un fonds pour l’innovation qui a levé neuf millions de dollars, avec le soutien des gouvernements danois et finlandais.

PARTENARIATS SOUHAITÉS

Terre des hommes n’oppose pas le financement de l’innovation et celui de ses autres activités, mais remarque néanmoins que les bailleurs de fonds traditionnels sont réticents quand il s’agit de soutenir l’innovation. «Ils financent essentiellement des projets standardisés, bien contrôlés», remarque Thierry Agagliate, responsable des projets innovation chez Terre des hommes. «Or, l’innovation suppose une prise de risque et ils n’y sont pas habitués.» D’autres donateurs sont cependant attirés par ces activités, comme la Bill & Melinda Gates Foundation. Des donateurs privés, sensibles aux nouvelles technologies et à l’innovation, pourraient également être intéressés.
«Nous aimerions également créer des partenariats gagnant-gagnant avec les entreprises avec lesquelles nous travaillons, plutôt que de les considérer uniquement comme des fournisseurs», explique Thierry Agagliate. Concrètement, une entreprise fournirait des biens ou des services à un prix avantageux et en retirerait un gain d’image.

 

 

Terre des hommes: e-santé en brousse

Tout est parti d’un constat: au Burkina Faso, lorsqu’ils s’occupaient des enfants de moins de cinq ans, les agents de santé locaux des petits centres ruraux ne respectaient pas les protocoles médicaux. «Ils travaillent fréquemment dans des endroits dépourvus d’électricité», explique Thierry Agagliate. «Mais nous avons remarqué qu’ils avaient souvent leurs propres ordinateurs portables, pour leur usage privé, qu’ils rechargeaient à l’énergie solaire.»
Terre des hommes a donc mené un projet pilote pour voir si on pouvait équiper les agents de santé de Netbooks (remplacés depuis par des tablettes). Les appareils sont dotés d’un logiciel, développé par l’entreprise spécialisée Dimagi, qui permet de poser un diagnostic et de prescrire le traitement adéquat. L’organisation a jugé le projet pilote convaincant et a étendu l’approche à deux cent septante centres de santé dans le pays.
Un système de maintenance a été mis en place. «Il y a un peu de casse et de pertes, mais cela reste marginal», juge Thierry Agagliate. Près de 80% des enfants bénéficient aujourd’hui de consultations conformes aux standards de l’OMS dans les centres de santé équipés, contre moins de 10% au commencement du projet, selon les données de Terre des hommes.

 

Crédit photo: © Tdh / Ollivier Girard