22.11.2019 - Revue de presse

"N'interdisons pas le travail des enfants, cela ne fait qu'empirer les choses!"

TÉMOIGNAGE Nicole Aponte Reyna, 16 ans, a toujours conjugué école et petits jobs. L’adolescente péruvienne juge hypocrites les normes internationales.

«Mon père aux abonnés absents, ma mère était bien seule pour subvenir à nos besoins. À 6 ans, je cuisinais et m’occupais de mes sœurs. À 9 ans, j’aidais ma tante dans son magasin de jouets. Puis j’ai tenu le stand de disques de la voisine, au marché. Aujourd’hui, je suis la nounou du quartier… tout en préparant mon entrée à la Faculté de droit!» Nicole Aponte Reyna a 16 ans et déjà une longue carrière professionnelle. Pourtant, l’adolescente péruvienne assure avoir suivi à Lima une scolarité parfaitement normale dans son pays, où une partie des élèves ont cours le matin, d’autres l’après-midi et certains le soir. «Interdire le travail des enfants, ça marche peut-être en Europe. Mais en Amérique latine, quelle catastrophe!»

Nicole est venue à Genève, cette semaine, assister au 30e anniversaire de la Convention relative aux droits de l’enfant. Et tenter de faire entendre au Palais des Nations la voix du Mouvement latino-américain et caribéen d’enfants et adolescents travailleurs (Molacnats). Une parole qui dérange souvent, qui choque parfois. Au hasard des couloirs, elle a même pu échanger quelques mots avec l’ancienne présidente chilienne Michelle Bachelet, actuellement haut-commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme.

La bête noire

Mais sa bête noire, c’est l’Organisation internationale du travail (OIT), qui définit le travail des enfants comme une violation des droits fondamentaux. «C’est absurde! Pour les enfants des familles pauvres, c’est justement le travail qui leur permet de subvenir à leurs besoins, mais aussi de payer l’uniforme scolaire, les fournitures, etc. Quant la répression policière s’abat sur eux et sur leurs parents, ils se retrouvent à faire des jobs en cachette, dans la clandestinité, vulnérables à l’exploitation, à la violence, aux sévices sexuels, aux risques sanitaires. Ce n’est pas ça, la protection des enfants! Au contraire, au sein de notre mouvement, nous apprenons nos droits et l’importance de nous former. Certains sont devenus ingénieurs, professeurs, éducateurs, sénateurs et même ministres!»

À ses côtés, Allisson Anampa Huamani, 23 ans, opine du chef. Elle aussi, fut une enfant travailleuse à Ica, ville située à 300 km au sud de la capitale. «Depuis l’âge de 6 ans, j’ai toujours vendu des fruits avec ma mère. Au début dans la rue, puis à l’intérieur. Cela ne m’a pas empêché d’étudier. Je termine l’université l’an prochain.» Aujourd’hui adulte, elle fait partie des cadres du Molacnats.

«Ce n’est pas honteux!»

Angel González, lui, est Vénézuélien et oeuvre à un niveau plus régional. «Le problème n’est pas nouveau, cela fait quarante ans que nous réclamons que les enfants soient entendus dans les forums internationaux. Mais à l’OIT, depuis sa fondation en 1919, on refuse de les écouter! Pourtant, ce que nous voulons, c’est améliorer les conditions de vie, l’environnement de travail, l’accès à l’école, nous nous efforçons de faire connaître la Convention sur les droits de l’enfant et leur montrons comment ils peuvent s’en servir pour se défendre. Nous avons créé des boulangeries, des ateliers de fabrication de sacs, mais aussi des écoles où les horaires d’enseignement et la méthodologie sont adaptés pour les mineurs qui travaillent. Dans les zones rurales, nous enseignons les risques liés aux produits toxiques, mettons en garde contre la pollution des rivières, avertissons qu’il peut être dangereux de soulever des poids trop importants… Et durant la récolte du café, nous savons que les élèves sont absents: toute la famille est aux champs!»

«Travailler, ce n’est pas honteux!» lance encore Nicole en guise de conclusion. «On se sent utile, responsable. Cela nous donne un rôle dans notre communauté. Il faut arrêter de nous discriminer. Il faut nous aider à le faire dans de bonnes conditions.» Ce point de vue certes déconcertant, ils ne sont pas tout à fait seuls à le défendre. Pour preuve: même une ONG suisse comme Terre des hommes, par exemple, s’est fait remarquer dans le passé en soutenant des projets d’aide aux enfants travailleurs.

Voir l'article d'Andres Allemand dans la Tribune de Genève et 24heures