05.08.2016 - Revue de presse

Olympique ne rime pas avec pacifique

«Un événement sportif ne peut être vraiment un succès que s’il ne nuit pas à la population locale.» Pour la Fédération internationale de Terre des hommes, c’est déjà raté pour les Jeux olympiques qui démarrent aujourd’hui à Rio. Hausse des homicides de la police dans les favelas de Rio de Janeiro ces derniers mois, déplacements forcés de quelque 7000 familles pour faire place aux installations sportives (lire-ci-dessous), atteintes au droit de manifestation et évacuation des enfants des rues, tout cela forme un tableau peu réjouissant.

Ajoutés à la forte augmentation des prix du logement, l’éviction des commerçants informels et la privatisation de lieux publics, dénoncées par le Comité populaire de la Coupe du monde et des Jeux olympiques de Rio de Janeiro, les JO seraient loin d’être une bonne affaire pour la majeure partie des 6 millions d’habitants de la métropole brésilienne.

Cela ne constitue pas vraiment une surprise car la plupart des grands évènements internationaux ont été émaillés de problèmes similaires ces vingt dernières années, que ce soit en Afrique du Sud, à Beijing, à Sotchi ou à Baku, soulignent les ONG (voir encadré).

La police tue davantage

Amnesty International s’est pour sa part concentrée sur l’augmentation des violences policières et les violations des droits humains dans les périodes qui ont précédé la tenue au Brésil des Jeux panaméricains en 2007, de la Coupe du monde de football en 2014 et des JO de Rio. Le bilan n’est pas brillant: «En 2007, le nombre d’homicides commis par les forces de l’ordre a atteint un record [avec 1330 morts en une année seulement]. Ce chiffre a diminué ensuite pour remonter de 40% en 2014», a détaillé aux Nations Unies Renata Neder, au nom d’Amnesty International.

Une telle recrudescence des violences est directement liée à la multiplication d’opérations «de maintien de l’ordre» dans les favelas, censées améliorer la sécurité avant les évènements internationaux.

En outre, les exécutions extrajudiciaires, les bavures et autres négligences sont légion. Invitée à témoigner à l’ONU, Ana Paula Oliveira n’a pas pu retenir ses larmes en évoquant la mort de son fils de 19 ans, le 14 mai 2014, dans la favela de Manguinhos: «Le policier a tiré dans le dos de Carlos alors qu’il ne faisait que passer et n’était pas armé. L’assassin en uniforme peut s’en sortir car il plaide la légitime défense. C’est toujours comme ça. Ce même agent avait déjà tué par trois fois par le passé mais il exerçait toujours. Même après la mort de mon fils, j’étais obligé de le voir tous les jours dans le quartier avant qu’il ne soit muté après mes plaintes répétées.»

Les autorités avaient pourtant promis d’impulser des changements et avaient créé une unité spéciale de «police pacificatrice», supposée agir avec plus de retenue. Mais les résultats ne se sont pas fait sentir. Le coupable de la mort de Carlos appartenait d’ailleurs à cette nouvelle unité. «Pour nous, ces évènements sportifs, c’est un nouvel héritage de mort et de douleur», conclut Ana Paula Oliveira.

Déploiement record

En 2015, année de préparation des Jeux, la situation s’est encore dégradée, relève dans un rapport Amnesty. Selon celui-ci, les homicides policiers ont augmenté de plus de 11%, entraînant un autre triste record: plus d’un cinquième des personnes tuées à Rio cette année-là ont été abattues par des hommes en uniforme. Et dans les premiers mois de 2016, plus les JO se rapprochaient, plus les statistiques s’affolaient: de 47 homicides impliquant la police en février, on est passé à 78 en avril.

L’inquiétude monte aussi à l’approche des joutes sportives, qui se tiendront entre le 5 et le 21 août. L’État de Rio a mis sur pied la plus importante opération de sécurité dans l’histoire du Brésil: le déploiement de quelque 65 000 policiers durant la ­compétition, mais également
de 20 000 soldats affectés entre autres à la «sécurité» de six favelas.

Une militarisation qui préoccupe: «Amnesty a alerté les autorités sur les risques liés à l’engagement des soldats, en lumière de graves violations des droits humains qui ont eu lieu par le passé.» Parmi elles, la «tuerie panaméricaine», en juin 2007: dix-neuf personnes, dont un garçon de 13 ans, avaient été abattues lors d’une opération à laquelle l’armée avait participé à Complexo do Alemao, un ensemble de favelas.

Dangereux de protester

La sécurité des manifestants – nombre d’organisations ont d’ores et déjà annoncé qu’elles protesteraient durant les Jeux olympiques – n’est pas non plus assurée, selon Amnesty International, qui rappelle l’utilisation excessive de la force par la police lors des rassemblements de 2013 et de 2014 contre la hausse de tarifs des transports et la déliquescence des services public. Cette répression avait entraîné de nombreux blessés. «Les armes non létales n’ont toujours pas été régulées (balles en caoutchouc par exemple, ndlr), la police n’a pas reçu d’entrainement adéquat et l’impunité est toujours la règle.»

Mais il n’est même pas sûr que les mécontents puissent se faire entendre. Deux nouvelles lois adoptées en 2016 restreignent clairement la liberté d’expression et le droit de réunion. La législation anti-terroriste brésilienne votée en mars laisse une marge d’interprétation suffisante pour être utilisée à l’encontre des protestataires, dénoncent les mouvements sociaux et les ONG.

Quant à la «Loi générale sur les Jeux olympiques», signée par le nouveau président conservateur Michel Temer en mai, elle impose des restrictions drastiques au droit de manifester à Rio de Janeiro «qui peuvent être contraires au droit international», estime Amnesty. Les habitants des bidonvilles vont-ils braver les interdictions et descendre sur la ville olympique? «On ne peut faire taire la favela. Un jour, elle lève la voix et parle au monde», se prend à espérer Ana Paula Oliveira. CKR

 

Les pauvres n’ont pas leur place

Maria Da Penha Macena a résisté jusqu’au bout. Et a eu gain de cause: elle fait partie de l’une des 20 familles qui pourront rester dans le secteur de Vila Autodromo, sur les quelque 550 qui vivaient là encore en 2014. C’est là l’histoire d’un des nombreux quartiers rasés pour faire place aux Jeux olympiques à Rio de Janeiro. En tout, 7000 familles ont été expulsées selon la Fédération internationale de Terre des hommes (FITDH).

«Nous avons d’abord subi toutes sortes de pressions psychologiques et physiques. Notre lieu de vie est devenu une zone de guerre. Des habitants ont alors accepté de partir. Nous vivions dans une ville fantôme. La municipalité a coupé l’eau et l’électricité», racontait Maria Da Penha Macena fin juin au Palais des Nations à Genève. Puis, en mars 2015, sa maison a été détruite: «Je me suis alors réfugiée dans notre Église.»

Les derniers résistants ont toutefois continué leur lutte, plus unis que jamais. C’est à ce moment-là que cette mère de famille d’une cinquantaine d’années a été blessée: «J’ai reçu un coup de matraque qui m’a cassé le nez lorsque la police a forcé le barrage pacifique que nous avions formé pour empêcher la démolition d’une habitation.»

Au final, la grande majorité des habitants ont obtenu d’être relogés non loin de là dans des conditions acceptables. Les 20 familles, elles, vivent dans des containers fournis par la municipalité en attendant la construction de leurs nouvelles maisons et des infrastructures promises par les autorités.

Mais était-ce vraiment nécessaire d’évacuer cette zone pour les JO? «Les habitations ne gênaient en rien la construction des infrastructures sportives qui se trouvent un peu plus loin. En réalité, l’enjeu est financier», assure Andrea Florence, de la FITDH, qui s’est elle-même rendue sur place.

Car les terrains ainsi libérés, dans un secteur où les prix de l’immobilier sont très élevés, sont destinés à abriter des immeubles de luxe. Les JO apparaissent ainsi comme un prétexte, comme ailleurs à Rio, pour éloigner les communautés défavorisées de zones à forte valeur ajoutée dans le but de réaffecter ces dernières aux couches sociales les plus aisées. Un mécanisme documenté par le Comité populaire de la Coupe du monde et des Jeux olympiques de Rio de Janeiro dans un rapport très fourni1.

Ce dernier passe en revue tous les quartiers affectés par des évictions liées directement ou indirectement aux Jeux. La plupart des habitants ont été relogés – lorsqu’ils l’ont été – à de longues distances de leur domicile, parfois jusqu’à 60 kilomètres. Le Comité populaire constate que les pouvoirs publics n’ont pas informé les résidents dans un laps de temps raisonnable – par exemple, des préavis de seulement 24 heures ont été donnés pour quitter les maisons avant leur démolition – et ne les ont pas consultés à propos des options de relocation. Quant aux indemnisations versées – parfois reçues tardivement après l’éviction, obligeant les résidants à vivre dans la rue –, elles ont été très insuffisantes pour compenser les pertes occasionnées. C’est généralement par «la menace, la pression et la coercition» que les autorités auraient procédé.

Vous trouverez l'article de Christophe Koessler ici